Education ou contrôle

EDUCATION OU CONTRÔLE ? Pour un Service public de la Petite Enfance,

par Jean-Pierre ANCILLOTTI, psychologue du développement.

(Colloque Petite Enfance – Draguignan – 11 février 2012)

 

Une structure sociale vaut ce que valent ses buts. L’organisation d’un service public de la petite enfance doit d’abord répondre à cette question : quel est son objectif ?

Dans la société qui est la nôtre, créatrice de disparités de plus en plus grandes et de plus en plus insupportables, s’avance de plus en plus clairement l’objectif du contrôle des individus. Les moyens techniques mis au service du contrôle sont de plus en plus importants, et le discours dominant diffuse un climat de peur. Peur de l’étrange étranger, peur de la violence, peur de la faillite économique, peur du déclassement, peur de la peur. Les troubles psychiques qui résultent de cette insécurité mentale créée par les puissants et leurs alliés médiatiques sont souvent traités médicalement, pour le grand bonheur des firmes pharmaceutiques (des milliards d’euros et de dollars par an), creusant ainsi pour partie le fameux « trou » de la Sécurité sociale auquel on veut nous faire croire. 

Sommes-nous loin de la question d’un service de la petite enfance ? Assez proches en vérité quand vous apprenez qu’au cours des cinq dernières années, 22% d’antipsychotiques de plus ont été prescrits aux USA à la population pédiatrique, définie comme allant de 0 à 17 ans.

Les études les plus sponsorisées visent à élargir les diagnostics, quitte à créer de nouvelles pathologies pour caser les molécules qui attendent dans les labos (tel le trouble d’hyperactivité pour lequel l’enfant est mis « sous » médicament – « sous » est un terme bien trouvé). Ce mouvement s’étend bien sûr à l’Europe et à la France.

Dans notre beau pays, se développe un goût du contrôle, de la surveillance, de l’évaluation dès le plus jeune âge. Il est même émis l’idée que les futurs délinquants puissent être détectés dès la maternelle, ce qui nie bien sûr les capacités de développement de tout être humain. Or, la plupart des professionnels refusent que les enfants deviennent des « suspects ». La psychiatrie devrait devenir encore plus normalisatrices et les psychothérapies, désormais encadrées, deviendraient des auxiliaires dociles de ce contrôle social.

Que serait un service de la petite enfance qui se fonderait sur de telles visées ? Pas un service public, mais un service de surveillance et de contrôle.

Un service public vise bien sûr d’autres valeurs.

       En premier lieu, le développement du bébé et de l’enfant dans les meilleures conditions matérielles, psychologiques et sociales, avec un personnel formé et attentif.

       En second lieu, un service aux familles, quel que soit  le type de famille, en apportant un mode d’accueil, et un accompagnement adapté dans les moments difficiles, car nous ne naissons pas parents, nous le devenons. S’il n’existe pas de mode d’emploi universel, l’expérience indique des façons de faire meilleures que d’autres, et un service public devrait en faire bénéficier tout parent qui en ferait la demande.

       Enfin, et pour en rester aux trois points qui me paraissent fondamentaux, un service public doit permettre aux enfants d’installer, de construire une relation à l’autre empreinte de respect mutuel. Comment ? Permettez-moi d’apporter brièvement quelques éléments à la lumière de la psychologie du développement.

 

L’enfant qui naît vient au monde avec un certain nombre de compétences, qui doivent être éveillées et soutenues par l’environnement humain. Le contre-exemple affreux des orphelinats roumains sous la dictature est là pour nous rappeler ce fait. Peu de personnes défendent aujourd’hui le tout génétique ou le tout culturel, et il s’agit plutôt de partis pris idéologiques.

En l’état actuel de la science, la plupart des professionnels et des chercheurs admettent que les données génétiques se combinent avec l’environnement : les spécialistes parlent d’épigenèse. Pour le dire simplement, les données génétiques et l’action de l’environnement sont entrelacées, se confortent ou se nuisent réciproquement.

 

Pour notre part, dans une démarche constructive, nous observons qu’il est toujours possible d’améliorer la vie des enfants, d’évoluer et de faire évoluer les comportements et les états d’esprit. De là, l’importance d’éviter tout étiquetage, qui fige et obère toute idée d’évolution : « Deviens qui je dis que tu es ».

Nous soutenons au contraire que « la culture donne forme à l’esprit ». Loin d’être un point de vue simpliste humaniste et béatement optimiste, cette orientation reçoit des soutiens importants de la part des neurosciences, de la psychologie et des études sociologiques.

       Ainsi la famille, et quelle que soit sa forme, est le lieu des premiers liens d’attachement ; il s’y déroule une socialisation première, donne une empreinte culturelle précoce en fournissant à l’enfant les premières règles de vie, les premiers modèles comportementaux et relationnels au sens large. Pour certains chercheurs, cette  construction des liens d’attachement peut être observée sous la forme de « styles » d’attachement différents, par exemple « sécure » ou « insécure ».

       Au long cours des interactions, à partir de l’attitude et des réponses du ou des parents, et d’autres adultes, le petit enfant se construit des « façons d’être avec autrui », d’abord avec sa mère, son père, sa fratrie, la famille élargie, puis c’est la rencontre avec des institutions sociales : la crèche et l’école… La crèche ou l’accueil d’aide maternelle et l’école maternelle, vont constituer le lieu d’une socialisation secondaire très importante, puisque c’est l’apprentissage de la vie en commun dans un cadre déterminé par la loi, avec des personnes qui n’ont pas les mêmes relations affectives, et d’autres enfants qui ont, déjà, des histoires différentes. C’est une période critique dans la vie de l’enfant, quand il commence à marcher et à parler : il passe au « nous », il passe de l’ordre du lien familial à un ordre mis en avant par la société dans laquelle il vit. Il va se confronter à des normes sociales qui lui demandent d’accepter des frustrations, de renoncer à la toute puissance, d’accepter des règles et une nouvelle façon « d’être avec ». Heureusement, si elle signifie séparation et individuation, l’acquisition du langage peut être un puissant moyen au service de significations partagées, d’une entente ou d’une union avec l’autre.

       Les professionnels y apportent donc la plus grande attention. D’autant plus grande lorsque le milieu familial n’est pas en mesure de la lui apporter.

       (Pour être plus complet, indiquons que la socialisation tertiaire a bien entendu lieu à l’adolescence, quand le groupe de pairs – de copains – devient plus important que la famille… Prélude à la socialisation professionnelle et politique).

Les processus essentiels de cette socialisation sont bien connus : l’imitation, le jeu, le langage. Le vecteur le plus grand est celui de la relation vécue, du partage. Sans avoir le temps de développer, disons qu’un ordinateur et un écran ne remplaceront pas la présence humaine auprès des bébés et des enfants. Nous pourrons y revenir.

La question de l’imitation va nous permettre d’éclairer le débat. Comment se fait-il que le bébé imite son entourage ? En fait, dès le début de la vie, le bébé imite les mouvements qu’il observe dans son entourage, et ressent les affects. Comment ? Ce sont les progrès des neurosciences qui ont permis de l’établir récemment.

Une découverte majeure rendue possible par le développement de nouvelles techniques d’observation du cerveau en action (IRMf, fonctionnelle) a mis en évidence l’existence de neurones miroirs (Exemple). L’action de l’autre active des zones du cerveau en moi, son action résonne en moi, je peux me la représenter.

Ainsi, ces neurones miroirs sont la base de l’imitation : le mouvement est imité intérieurement, de façon immédiate, puis différée : l’enfant imite ce qu’il a vu en l’absence du modèle. L’imitation constitue donc la « procédure » pour découvrir et construire l’humain. Cela constitue ainsi la base de la relation sociale et de l’empathie– ce fait n’est pas suffisamment relevé. Sur cette fondation, les interactions vont se développer, en fonction du contexte de vie, des attentes parentales et de leur projet, de leur attention et de leur réactivité. Il en va de même dans les lieux d’accueil.

Progressivement, l’enfant va en effet construire une représentation de l’autre, les psychologues cognitivistes parlent d’une « théorie de l’esprit » : pouvoir attribuer une existence indépendante à autrui, des sentiments, des désirs, des intentions, une pensée, bref un « esprit ». L’enfant devient progressivement un psychologue !

L’enfant doit dans le même temps apprendre à inhiber certaines de ses réponses spontanées, par exemple ne pas jeter son verre par terre, ou éviter les gestes agressifs. Pour le rapporter à des valeurs, nous pouvons penser que se construisent ainsi les bases de la nécessité du dialogue, et de la tolérance,  – ou pas.

Les domaines qu’il conviendrait d’aborder, par exemple l’utilité vitale du jeu dans le développement, ou bien sûr l’acquisition du langage sont très vastes, et ne peuvent l’être ici. Les professionnels doivent recevoir une information pertinente et à jour sur toutes ces questions, pour leur activité et en faire bénéficier les parents. Enfin, la présence de psychologues du développement dans les structures publiques de la petite enfance est clairement mise en évidence pour accompagner enfants et familles, sans étiquettes ou volonté de contrôle.

Conclusion :

Concernant l’éducation, Jean Piaget observait que dans la vision courante, elle consiste « à essayer de rendre l’enfant conforme au type d’adulte de la société à laquelle il appartient ». Tandis que pour lui, « l’éducation consiste à faire des créateurs, même s’il n’y en a pas beaucoup, même si les créations de l’un sont limitées par rapport à celles de l’autre. Mais il faut faire des inventeurs, des novateurs, pas des conformistes. Et à des degrés divers, il y a toujours un domaine dans lequel chacun peut être créateur. » Un but pour un service public ?

 

Bibliographie :

Jean-Pierre ANCILLOTTI et Catherine COUDRAY, La thérapie constructive par le dialogue et par l’action, Editions Ovadia, 2006.

Olivier HOUDE, La psychologie de l’enfant, P.U.F., 2004, Collection Que sais-je ?

Jean PIAGET et Bärbel INHELDER, La psychologie de l’enfant, P.U.F., 1966, Collection Que sais-je ?

Daniel S. STERN, Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, P.U.F., 2003 (4e édition).

 

2017-05-06T19:01:33+00:00